Depuis quelques semaines, ils se passent un phénomène étrange. Le bout de mes doigts se couvre de couleurs, de formes, de paillettes... Des dossiers remplis d'images d'ongles vernis se créent dans mon ordinateur. Des blogs consacrés aux vernis peuplent mes flux RSS. Des noms de marque s'insinuent dans ma tête. Je commence à devenir ce que cette communauté appelle une NPA (Nail Polish Addict).
Ceci n'est pas un texte pour vous vanter les mérites de cette frivolité, mais plutôt une réflexion sur ce que je suis en train de vivre. Suite au début de la lecture du livre de Mona Chollet "Beauté fatale - les nouveaux visages d'une aliénation féminine", je réalise quelque chose dont j'avais vaguement conscience, mais surtout j'ai envie de mettre des mots dessus.
Cette nouvelle passion pour le vernis à ongles, cette frivolité sert à combler un manque et laisse surtout apparaître un problème : en peignant mes ongles, je me donne l'impression d'exister.
Je suis jeune, célibataire et sans emploi. J'ai mis de côté la photographie afin de me consacrer entièrement à ma recherche d'emploi. J'occupe mon temps entre cette recherche et des séries TV qui me permettent de moins voir passer les heures. Seulement au bout de quelques semaines, forcément le doute me gagne et surtout la perte d'espoir. Je perds aussi peu à peu mon identité, ma voix, l'envie. Je devrais me remettre à la photo, et je ne sais pourtant pas comment m'y prendre, quelles images réaliser. Je me retrouve à court de sujets de conversation avec les quelques amis que je vois, obligée de ne parler que de potins. Je suis vidée et creuse.
Cet intérêt pour le vernis a pu alors s'insinuer petit à petit. Cette frivolité me sert à me remplir. Je garde un lien avec le monde extérieur et mes amis en leur envoyant des photos de mes ongles peints. A chaque fois, au moment d'envoyer le message, je sais que ça n'a pas d'intérêt pour eux et j'hésite, mais je l'envoie tout de même car c'est le seul intérêt que je trouve à ma vie en ce moment et je ressens le besoin de le partager. Au même titre qu'une réussite au boulot, qu'un nouveau mec, une nouvelle manucure me procure de la fierté et de la joie que j'ai envie de communiquer.
Mona Chollet explique qu'en période de crise les compagnies cosmétiques ainsi que la presse féminine se portent mieux que jamais. La société renforce les rôles et insiste sur la place de chacun des sexes. Et c'est ce qui m'arrive. Ne pouvant pas m'affirmer vis-à-vis de mon travail, de ce que je fais (surtout avec mon "art" qui est ce que je suis), je cherche à m'affirmer et à exister par le biais de cette frivolité. Je ne peux exister que dans l'apparence. Cela me permet de m'affirmer comme "femme" (personne de sexe féminin) et non comme personne et entité à part entière avec des idées, des envies, des choses à dire.
La frivolité en soi n'est pas un problème, j'ai toujours eu un côté frivole et je m'en amusais, ayant un certain recul sur ça. Mais là ça devient plus grave car ce n'est plus que par ce moyen que je cherche à exister, voir que je pense uniquement pouvoir exister. Où est passé ma voix forte qui s'exprimait sur tout et rien ? Où est passé la fille qui s'affirmait, s'énervait, s'enthousiasmait ? Elle a été remplacée par une autre qui se tait, montre ses ongles peints, et ne sait pas de quoi parler en dehors de vernis et de potins.
On pourrait trouver cet article un poil déprimant. Sachez cependant que bien au contraire il est synonyme de recul et de révolte envers ce que je suis en train de devenir. Qu'écrire même pour parler de "mon malheur" signifie que je retrouve ma voix, que j'ai à nouveau des choses à dire.
J'envisage un avenir où mes ongles peints seront à nouveau le petit grain de folie en plus et non plus le point culminant de ma semaine.
dimanche 15 avril 2012
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1 commentaire:
oh le joli article sur ta condition de femme et d'artiste ! la preuve que tu n'es pas si frivole que ça, puisque tu réussis à philosopher simplement à partir d'ongles de toutes les couleurs.
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